 |
J’écris ceci,
en ce premier jour de ma vie d’Immortelle, afin de ne point sombrer dans
la Folie si jamais je devais oublier un jour ce qu’était mon existence
avant, afin de ne point oublier ce que je fut, et surtout comment cette
nouvelle vie a commencé.
Ma dernière aube est gravée dans ma mémoire mais
ne finira t elle pas par disparaître ?
Cela je le craint, aussi, je me dois de coucher sur le papier chaque instant
de ces dernières minutes en tant qu’être mortel fait
de chair et de sang. Car maintenant, seul le sang reste, tandis qu’à
l’intérieur de mon enveloppe de peau et autour de la structure
de mes os, je le sais, la chair se décompose lentement, disparaît.
Je ne regrette rien, non, comme il se doit je savoure chaque seconde de
cette deuxième naissance. Cependant, il ne faut rien oublier…Rien…Au
cours des siècles, l’Oubli sera mon pire ennemi, je le sais.
Mais par où commencer ? Tout est si clair dans mon esprit, successions
d’images, enchaînement logique…Cependant…. Si je venais à
oublier, si le besoin me venait de lire ceci voir afin de me rappeler…Tout
doit être net comme une succession de gravures de maître…
Comment remettre en ordre ces images de soleil éclatant, de ciel
d’été flamboyant, ce souvenir de la saveur sur ma langue
de ce petit vin de Bourgogne qui accompagna mon dernier dîner ?
Comment trouver les mots pour expliquer la douce langueur de l’ivresse
alors que j’attendais dans mon boudoir celui qui devait devenir mon père
?
Tout ceci semble si naturel à celle qui hier encore n’était
qu’un simple écrivain, signant ses livres sous un nom d’homme,
pour ne point faire scandale…
Je sais que mon corps ne vieillira plus jamais, mais qu’en sera t il de
mon esprit ? La question me hante… Deviendrai je une vieille femme sénile
emprisonnée dans le corps d’une jeune vierge ? Mon Dieu… Faite
que non…
Enfin…Il est un peu tard maintenant pour se poser de telles questions…
Revenons au sujet de ces écrits…
La nuit venait de tomber, et je buvais un digestif dans mon boudoir aux
lourdes tentures de velours, tentant de noyer dans un verre d’alcool sirupeux
la peur qui me tenaillait.
Bien sur la peur n’était rien comparée à la curiosité
et à l’excitation qui me dévoraient…Mais j’aurais bien voulu
qu’elles seules soient présentes en moi…
Je me souviens combien l’air était épais, l’ambiance lourde,
chargée d’électricité et d’attente… Je m’étais
trop parfumée je crois, voulant plaire à mon « amant
» et n’ayant pas l’habitude d’user des artifices chers à
celles de mon sexe.
L’odeur de musc qui m’environnait me montait à la tête et
contribuait tout autant que la Chartreuse à mon enivrement…
Des dizaines de questions tournaient dans ma tête…
Qu’allait il se passer ?
Qu’allais je ressentir ?
Et s’il ne venait pas ?
Et s’il avait décidé que je n’étais pas digne ?
Il m’avait tant de fois répété que mon talent et
ma beauté étaient tels que je méritais de faire partie
de ceux de sa « race »…
Et si soudain il avait changé d’avis ?
Si il avait rencontré une jeune femme plus brillante que moi ?
Et si il m’avait menti et qu’il décidait de me tuer, tout simplement,
de me vider de mon sang jusqu’à la dernière goutte et de
laisser derrière lui mon cadavre exsangue ?
Et si tout se passait bien, à quoi ressemblerait ma vie d’Immortelle
?
Que ressentirai je la première fois que je devrai tuer pour me
nourrir ?
Quel goût à le sang humain ?
A cette pensée je frissonnais de dégoût mais aussi
d’une sorte de fascination cruelle… Maintenant que je sais, je me rends
bien compte à quel point j’étais loin de pouvoir imaginer
la saveur voluptueuse du sang pour le Vampire assoiffé…
Le temps passait sans que je m’en rende compte, absorbée par toutes
ces questions… Je ne l’entendis pas entrer dans la pièce…
Peut être y est il apparu, tout simplement… Je sais encore si peu
de choses sur les pouvoirs des miens…
Il était vêtu de blanc éclatant, comme à son
habitude, ses longs cheveux de feu attachés en un catogan bas sur
la nuque. Ses yeux d’émeraude étincelaient et sa peau d’ivoire
avait une légère coloration rosée qui me laissa à
penser qu’il venait de se nourrir.
J'imaginais avec un frisson voluptueux la femme (car seul le sang des
jeunes femmes lui convient) qu'il venait de tuer, et surtout ce qu'elle
avait du ressentir lorsqu'il avait plongé ses crocs dans sa gorge
palpitante pour la drainer de sa vie. Je ressentis un leger pincement
de jalousie que je reprimais en pensant que dans quelques minutes, moi
aussi je connaitrai cette extase...
Un léger sourire relevait les coins de sa bouche aux lèvres
fines et presques aussi pales que sa peau.
Il s'avanca vers moi, saisissant ma main tendue et y déposant un
laiger baiser tout en plongeant ses yeux dans les miens. Je les baissait,
intimidée. Puis je me dis que cette attitude ne convenait pas à
la future compagne d'un être aussi flamboyant et relevait la tête
d'un mouvement que je voulu gracieux et qui sembla surement hautain.
Il ne prononca pas un mot, serrant ma main qui comparée à
la sienne semblait être celle d'un homme.
Puis, doucement, il enleva une à une les épingles qui retenaient
mes cheveux en chignon, laissant libre cours au flot de ma chevelure qui
se déroula sur mes épaules. Ce geste fut accompli avec tant
de tendresse que mon coeur se serra et que j'eu envie de me serrer dans
ses bras. Un instant j'oubliais que l'homme qui se tenait devant moi était
un féroce prédateur, un tueur accompli, une créture
aux pouvoirs terrifiants et presques illimités. Je ne voyais plus
qu'un jeune homme frêle, au visage si fin qu'on aurait facilement
pu le prendre pour une femme, une créature sans défense,
que j'on a envie de bercer au creux de ses bras, de cajoler, de reconforter,
de materner...
Mais soudain, je revenais sur terre alors que je sentais ses crocs s'enfoncer
dans la peau tendre du creux de mon poignet.
Je sursautais sous l'effet de la surprise et de la douleur. Ses yeux ne
quittaient pas les miens, mais leur expression avait changée et
ils brulaient d'une Soif et d'une Passion terribles.
J'étais comme hypnotisée par ce regard qui me brulait l'âme
et en oubliait presque la douleur. Cependant elle se transforma bien vite
en une sorte d'extase commateuse. Mon esprit était comme entouré
d'un voile de brume au travers duquel je sentais ma vie s'écouler,
et avec elle toute la fatigue, tous les soucis, toutes les mesquineries
de mon existence mortelle. Un froid mordant s'empara de mon être
et cependant je brulais d'un feu intérieur dévastateur.
Je sentais que je luttais inconsciamment contre l'évanouissement
et la mort, mais je ne pu tenir bien longtemps et je me sentis perdre
conscience. Je me souviens que ma dernière pensée fut qu'il
m'avait trahie et qu'il allait me tuer totalement.
Une saveur inconnue sur ma langue me tira de ma torpeur. Un liquide épais,
presque écoeurant coulait dans ma gorge. A la première gorgée
je sentis une force nouvelle animer mon être. Une force incommensurable.
Plus le liquide s'écoulait en moi, plus je me sentais forte, et
surtout plus je trouvais son goût divin. J'ouvrais finalement les
yeux pour le voir penché au dessus de moi, son poignet largement
entaillé, laissant couler son sang dans ma bouche. Je tentait de
me redresser mais j'étais encore trop faible. Il m'aida de son
autre main et je pu enfin coller mes lèvres à cette source
de vie palpitante. Je voyais ses yeux briller de douleur mais aussi de
tendresse et son sourire, quoique crispé, m'invitait à boire,
plus encore. Je bu à longs traits, me nourrissant de sa force,
sentant mon corps et ma perception se transformer.
Quand la douleur devint intolérable pour lui, il repoussa ma tête
d'un geste tendre mais ferme. J'essayai de resister, ne voulant m'éloigner
de cette douce source de chaleur et de plaisir mais sa force était
bien plus grande que ne le laissaient paraitre ses muscles fins et allongés.
A contre-coeur donc je relevait la tête et le regardait. Sa peau
était si pâle qu'elle semblait translucide. Je me rendis
alors compte combien de sang je lui avais pris, et combien il avait devait
avoir Soif. Car je la sentais en moi à cet instant, la Soif de
Sang. Cet implacable besoin me torturait, et je sut que je devais boire,
encore, toujours, plus...
Je regardais autour de moi et je voyais mon boudoir comme pour la première
fois. Les couleurs étaient chatoyantes, les étoffes semblaient
animées d'une vie propre, je pouvais séparer chaque senteur
et reconnaitre tous les parfums qui la composaient. Je me perdit dans
la contemplation du feu qui crépitait dans la cheminée.
Je pouvais voir toutes les nuances de couleurs de la flamme et même
les nuances à l'intérieur des nuances. Il posa sa main sur
la mienne et ce contact me fit frissoner. J'avais l'impression de sentir
chaque grain de sa peau, chaque ride dans sa paume, chaque variation de
chaleur... Il me prit dans ses bras et me conduisit doucement vers le
grand miroir en pied qui se trouvait dans un coin de mon boudoir. J'y
vit une femme qui me ressemblait comme une soeur, avec cependant quelques
nuances tout à fait notables... Sa peau était plus fine
et plus pâle, comme un voile de soie, ses yeux plus brillants, ses
cheveux plus lustrés, sa démarche plus gracieuse et surtout...Surtout...Dans
sa bouche brillaient deux petits crocs d'ivoire... |