Adossée au battant d’une massive porte de chêne, le visage masqué par les Ténèbres familières, je Les observe.
La Nuit fourmille de toute l’activité putride de la lie de l’Humanité. Putains et leurs souteneurs, Dealers de Mort lente et leurs clients faméliques, êtres éthérés à peine sortis de l’enfance, aux visages livides et aux yeux charbonneux, arborant les emblèmes de la Mort et du Mal, tentant de ressembler à ceux de ma Race, Assassins en puissance, Violeurs, Arnaqueurs à la petite semaine, ils s’agitent tous, vont et viennent, survivent, une nuit de plus en suçant la moelle de leur voisin. L’un d’eux sera mien ce soir. 5 jours que je ne me suis pas nourrie. La Soif est encore tolérable mais je sais qu’il ne faut plus attendre. Mes meurtres sont réfléchis, méthodiques, rien n’aura lieu sous le coup de la colère, rien de Pur ne devra être entaché par ma monstruosité.

Je Les observe. Et une fois de plus la question m’assaille, comme tant de fois au cours des 20 siècles passés, pourquoi les aimer tant ?
Mes pensées sont interrompues par un jeune homme qui s’est planté devant moi et me regarde avec insistance. 16 ans au maximum, les cheveux noirs et crêpés, les yeux bleus translucides au contour injecté de sang, la bouche barrée d’un trait noir, une boucle d’oreille en forme de pentacle à 5 branches. Il est vêtu d’un pantalon de vinyle noir et d’un tee-shirt lacéré hurlant " Suck me, I’m dry ". Pas besoin d’avoir recours à la télépathie pour sentir le désespoir et la peur qui émanent de lui. Ses yeux évitent les miens quand il me murmure " Besoin de quelque chose ? ". Je me demande quelle serait sa réaction si je lui disait que la seule chose dont j’ai besoin est son Sang. Mais non. Je sens sa Pureté malgré tout, il peut encore être sauvé, survivre encore un peu avant d’être noyé dans la crasse du Monde. Ma main jaillit d’une poche de mon manteau et doucement je soulève son menton et plante mes yeux dans les siens. Ses souvenirs défilent dans ma tête. Vie misérable et si banale. Pauvre petit mortel. Je glisse dans sa main un prospectus pour un foyer d’aide aux jeunes en difficulté et quelques billets. Doucement je lui implante l’ordre de s’y rendre. Il part, l’air un peu hébété. Un agneau de plus pour ma bergerie. Un autre orphelin.

Je Les observe. Et une fois de plus je sens combien tout cela est futile. Pour un de ces enfants perdus sauvé, combien succomberont à la pourriture humaine, ou sous les crocs de mes congénères ? Je suis lasse soudain, je n’ai plus envie de chasser. Pourtant mon autre lutte doit continuer, celle contre la Bête, et j’ai besoin de Sang pour maintenir le fragile équilibre que j’ai su créer au fil des siècles. Alors je me retire dans l’ombre et je reprends mon attente.

Je Les observe. L’odeur de la cuisine chinoise assaille mes sens, les couleurs criardes des néons teintent les visages des passants de rose ou de bleu, de la techno hardcore s’échappe d’un sex shop dont le rideau de plastique orange s’entrouvre parfois pour laisser apparaître une collection de gadgets sexuels en tous genres.
Les passant " respectables " se pressent, rentrant la tête dans le col de leurs grands manteaux comme pour se protéger de la noirceur des autres. Ils regardent rapidement autour d’eux, hésitent un quart de seconde avant de s’engouffrer dans l’une des boutiques pour tenter d’y trouver de quoi alimenter leurs maigres fantasmes ou colorer leurs vies ternes. Je ne sonde que rarement leurs esprits, y trouvant toujours les mêmes choses, vies médiocres et grisâtres, visions fatalistes d’un monde auquel, de toutes façons, ils ne peuvent rien changer, sentiments d’impuissance et d’existence ratées. Je vois les images de leurs enfants qui les méprisent, de leurs amis qui n’en sont pas vraiment, de leurs femmes qu’ils n’osent pas battre.. Comment leur en vouloir d’aller chercher un peu de rêve dans les sourires artificiels et les perruques mal ajustées de créatures lascives ondulant nues pour 10 francs les 5 minutes … Votre temps est écoulé, merci d’insérer une pièce…

Je Les observe. Un couple passe. Ils se tiennent par la main, heureux, complets, rayonnant d’un bonheur qui fait grincer des dents les vautours de la rue. Je suis frappée de plein fouet par la vague d’agressivité qui leur est destinée. Ils ne la sentent même pas, aveugles au Monde. Je scrute la faune urbaine à la recherche de celui qui tentera de leur faire payer leur bonheur. Soudain des pneus crissent et une voiture s’engage a toute vitesse dans la rue. Elle stoppe devant un homme adossé à une vitrine de sex shop. Je le connais celui la, son esprit m’est familier. Petit mac au visage de fouine et à l’âme profondément perverse, je me suis jurée d’en faire un jour mon repas. Deux hommes jaillissent de la voiture, l’éclat d’une lame m’attire l’œil, le mac s’écroule, les mains repliées sur le manche du poignard qui dépasse de son ventre. La voiture repart apporter sa " justice " ailleurs. L’homme n’est pas mort et gémit dans la plus grande indifférence. Règlement de compte quelconque, guerre de territoire, tout cela m’intéresse peu. Un passant suggère d’appeler la police, des ricanements jaillissent d’un peu partout dans la rue et il abandonne. L’activité nocturne de la Rue reprend, le filet de sang qui s’échappe du corps recroquevillé sur le trottoir se mêle aux ordures du caniveau.

Je Les observe. L’un d’entre eux sera ma Proie, la Bête se nourrira du Monstre.. J’ai encore tout le temps, la nuit ne fait que commencer.

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