
Adossée au bar, une marlboro fichée dans le
long porte cigarette en argent que je tiens négligemment entre mes doigts
gantés de dentelle noire, je regarde les mortels s'agiter sur la piste au
son d'un remix indus de " A Forest " des Cure.
Leur peau encore
plus blanche que la mienne grâce à l'épaisse couche de fond
de teint blanc qu'ils y appliquent consciencieusement luit dans la
lumière glauque, parfois violemment éclairée par un spot
bleuté.
Odeurs en vrac. Sueur, cigarette, cannabis, phéromones, bière et alcools divers. La plupart dégustent des bloody mary en essayant de se donner l'air blasé qu'ils croient être distinctif de ceux de ma race.
J'ai l'impression d'être dans un autre espace temps.
Mélange de l'époque victorienne et d'un futur cyber-punk digne des
meilleurs auteurs de sf. De lourdes robes de velours noir corseté
côtoient d'étranges combinaisons de latex et métal, des
chapeaux haut de forme s'inclinent pour saluer des cheveux rouges
crêpés, d'arachnéennes dentelles recouvrent des chaussures
aux formes et aux matériaux les plus inattendus.
Ma personne attire l'attention. Je m'étais pourtant soigneusement préparée à cette soirée, désirant me fondre dans la masse. Mes courts cheveux noirs étaient enduits de gel et séparés en spikes du plus bel effet, je portais une longue robe de velours noir à larges manches cloches accompagnée de hautes bottes à plates-formes métalliques, des gants de dentelle noire et bien évidemment je m'étais sacrifiée à ce ridicule rituel du maquillage " gothique ", yeux charbonneux dont les coins étaient ornés d'arabesques, lèvres sanglantes et bien évidemment, peau blanche à souhait, mais je n'avais besoin de nul artifice pour cela. En résumé, je porte l'uniforme de la parfaite gothique mondaine, rien de tel en théorie pour se fondre dans la masse des gens présents ce soir la. Cependant les regards s'attardent sur moi, y reviennent même. Rien à faire pour me débarrasser de cette " aura " surnaturelle. Mes yeux trop brillants, le fin réseau de mes veines trop visible sous ma peau diaphane, mon regard bien trop… magnétique.. Ce " je ne sais quoi " qui les attire, peut-être l'intuition de quelque chose d'inhabituel, un peu effrayant peut-être, voire dangereux, mais qui n'en est que plus attirant. Tout compte fait cela fera mon jeu. Je n'ai qu'à patienter un peu et ma proie s'offrira d'elle même.
En attendant je me repais de leurs pathétiques
efforts pour Nous ressembler, à tel point qu'ils ont été
jusqu'à avoir l'audace de nommer cette parodie grotesque le " Bal
des Vampires ".
Que croient-ils donc ces mortels présomptueux ?
Que nous sommes des êtres beaux, délicats et sensibles ? Des
romantiques rêveurs sortis droit d'un roman victorien ? Que nous nous
mêlons ainsi les uns aux autres, que nous faisons la fête ensemble,
célébrant notre immortalité flamboyante et nos pouvoirs
surnaturels dignes de héros de comics ? Que nous sommes formidablement
sociaux, heureux de notre condition, sans questions, sans problèmes, que
l'Eternité est pour nous une droite rectiligne ponctuée de
fêtes, de sang dégusté dans des verres en cristal et de
passions hollywoodiennes ?
J'aimerais leur hurler la vérité.
La leur cracher au visage. Nous, les élus de Dieu ? ? ? La
Vérité est que nous sommes simplement un maillon de plus dans la
chaîne alimentaire. Que nous sommes des monstres, agissant comme si nous
étions encore ce que notre enveloppe laisse à penser, que les
passions qui nous agitent sont monstrueuses et cruelles. Que nous ne sommes que
des Bêtes avides de Sang et de Pouvoir. Que diraient ils tous ces
adolescents grotesquement déguisés en monstres de carnaval si ils
avaient connaissance du Jyhad ? Si ils découvraient que tout ce qu'ils
considèrent comme sur, acquis, normal ou allant de soi pourrait
être balayé en un souffle si cela pouvait servir les dessins de
l'un des nôtres dans sa grande course pour la domination du monde ?
Que peuvent ils imaginer de la Soif qui inexorablement nous pousse à commettre toujours plus de meurtres, de façon toujours plus atroce, perdant ainsi au fil des décennies toute trace d'humanité. Que savent ils de la Bête qui nous ronge, nous menaçant perpétuellement de la Folie, de la perte de notre identité, plus même humains et encore moins que des bêtes..
Je m'aperçois que sans que j'y prête attention mes
crocs sont sortis. La rage dans laquelle m'ont mise ces pensées m'a fait
un instant perdre le contrôle de moi-même. Je regarde autour de moi.
Personne n'a l'air de s'en être rendu compte. Ah si. Un adolescent me fixe
avec insistance. Ses longues jambes sont moulées dans un pantalon de cuir
noir et il porte un tee-shirt en résille qui laisse voir les anneaux
d'argent passés dans ses tétons. Ses longs cheveux noirs ont des
reflets bleutés. Ses yeux bleus sont fixés sur ma bouche et il
paraît comme hypnotisé. Je lui souris, laissant dépasser le
bout de mes canines aiguës. Il lève lentement les yeux et croise mon
regard.
Doucement je me détache du bar et me dirige vers la sortie,
passant lentement devant lui, mes yeux toujours plantés dans les siens en
une invite à me suivre. Ce dont je ne doute pas un instant qu'il fasse.
En sortant de l'atmosphère étouffante de la cave j'accueille l'air
frais et la pluie comme un cadeau du ciel. Je me dirige vers une petite ruelle
sombre. J'entends ses pas derrière moi. Je me retourne et lui souris,
exposant largement mes crocs sortis. Il me regarde, toujours fasciné et
marche vers moi. Il murmure " Offre moi le Don Obscur ". J'explose de
rire et me jette sur lui, fouillant machinalement son esprit et y retrouvant
toutes les pathétiques croyances des humains à notre sujet. Il ne
résiste même pas quand je lui vole sa Vie, persuadé
d'accéder à l'immortalité dans les minutes à venir.
Son Sang a goût de vodka.
Je le vide jusqu'à la dernière
goutte et l'enfourne dans une grande poubelle.
Voilà pour l'immortalité.