Parcourant les allées désertes je me laissais imprégner de la sérénité des lieux. Tentant de rester sourd à la douleur désormais familière je laissais s'immiscer en moi le froid calme et pur de la mort omniprésente. Rien à voir avec celle que j'apportais chaque nuit, épicée de peur, corrompue par le mal, par le fait même que j'en sois le messager. Non, ici la Mort était tout simplement là, sure de son fait, de l'appartenance à son royaume de chacune des âmes liées aux milliers de corps gisant sous la pierre. Elle n'était que le symbole du Temps qui régulait la vie de chacun des êtres mortels, de l'inexorabilité et de la pérennité de leur fin.

Les angelots de pierre semblaient me narguer. Veilleurs silencieux et éternellement figés, insensibles à l'écoulement des siècles, à jamais gardiens de ces âmes humaines éphémères, certains d'entre eux aussi vieux que moi et pourtant si sereins ! ! ! J'aurais voulu entrer en Frénésie, détruire à coups de poings rageurs chacune de ces statues, semer le chaos dans ce lieu de paix, le remodeler à l'image de mon âme, ou encore donner vie à chacun des veilleurs de pierre, afin qu'eux aussi sentent la morsure du Temps et voient s'effacer peu à peu le souvenir même de ceux dont ils ont la charge, ne devenant ainsi que des cerbères inutiles, à la fonction oubliée.
Mais la Rage qui montait était accompagnée de la Douleur et je repris le contrôle de moi-même, luttant contre la Folie, contre la Bête qui me rongeait, jour après jour, un peu plus, depuis que tu n'étais plus.

Mon ouïe si sensible perçu finalement une sourde litanie, prières jaillissants d'une gorge humaine et je su que j'étais arrivé. Restant à bonne distance, dissimulé derrière une stèle, j'observai le petit groupe vêtu de noir venu te dire adieu. Oh ils n'étaient pas nombreux mon cher ange, mis à part le curé dont la silhouette me faisait penser à celle d'une grotesque cigogne et les fossoyeurs qui tentaient vainement de prendre un air solennel, étouffant discrètement des bâillements d'ennui. 3 ou 4 silhouettes anonymes, arborant les mines de circonstance. Je frémis à la vue des sanglots qui agitaient l'une d'entre elles. Qui donc osait te pleurer aussi ostensiblement, toi dont j'avais été le seul compagnon, tour à tour ami, amant, frère, père et fils tout au long de ces 65 années ? Je savais bien que personne à part moi ne te connaissait assez pour se donner ainsi en spectacle à ta mort. Cela avait été ton choix. Tu n'avais besoin que de moi, refusant de faire partie de cette société humaine que tu méprisais… Cependant pas assez pour vouloir passer du coté de ses prédateurs…

Je parcourais le cimetière de mon regard plusieurs fois centenaire et je fut soudain enveloppé dans le tourbillon des souvenirs. Je me revis, 3 jours plus tôt, rabaissant tes paupières sur ces yeux d'ambre qui m'avaient envoûtés bien des décennies plus tôt et qui jamais, même au seuil de la mort, n'avaient perdu cette lueur d'innocence qui avait réussi à arrêter mon geste alors que je me préparais à te prendre la vie. Je me revis, coiffant amoureusement tes boucles blanchies par l'âge, te préparant silencieusement pour ton grand rendez vous avec la Mort.
J'avais pris conscience a cet instant précis que tu n'étais plus. Définitivement. Prisonnière du Temps qui t'avait rattrapée, tu étais morte, à bout de force, ne pouvant plus lutter. Refusant jusqu'à la dernière seconde le Don de la vie éternelle que, fou de douleur, je tentais de te forcer à accepter. Comme j'ai changé ! ! Il y a encore 20 ans l'idée même de transmettre ma malédiction m'aurait rendu malade. Mais voir une fois de plus un être aimé vieillir, souffrir et tomber en décrépitude me rendait fou. Combien de fois au cours des siècles à venir devrais je revivre la même chose ?

Alors que j'écris ces lignes, je tente de tout oublier pour ne retenir de toi qu'une image. Un soir à l'Opéra, pendant l'entracte, tu sirotais du champagne dans une coupe de cristal, vêtue d'un fourreau à la blancheur immaculée qui faisait ressortir tes longues boucles de feu. Je te contemplais. Tu as levé ton regard vers moi, un sourire éclatant aux lèvres, et tu t'es jetée à mon cou.
Tu avais 20 ans et tes yeux avaient ton âge.

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